Tacheles Berlin : du squat d'artistes à Fotografiska
Sur l’Oranienburger Straße, à trois minutes du dôme doré de la Neue Synagoge, l’immeuble ne paie pas de mine. C’est l’ancien Kunsthaus Tacheles. De 1990 à 2012, un collectif d’artistes y a installé ateliers, cinéma et sculptures de ferraille, malgré des propriétaires pressés de récupérer le terrain. Depuis 2023, le bâtiment abrite Fotografiska Berlin, un musée de photographie privé. Un siècle d’histoire tient dans cette façade : grand magasin, salle d’exposition, entrepôt, squat, puis musée.
Une galerie commerciale ambitieuse, née en 1908
Le bâtiment appartient à la Friedrichstraßenpassage, une galerie couverte édifiée en quinze mois par l’architecte Franz Ahrens, en 1907 et 1908. Elle reliait la Friedrichstraße à l’Oranienburger Straße sur environ 150 mètres, sous une halle coiffée d’un dôme de 48 mètres, l’un des premiers en béton armé de la ville. Cinq étages, près de 10 000 mètres carrés, un réseau de tubes pneumatiques pour le courrier interne : le projet devait concurrencer les grands magasins Wertheim. Six mois après l’ouverture, en août 1908, la société dépose le bilan. Wertheim reprend les murs jusqu’en 1914.
À partir de 1928, l’AEG utilise les lieux, rebaptisés « Haus der Technik », vitrine de ses appareils électrotechniques. Dans les années 1930, des services du parti nazi puis le Front du travail allemand occupent les bureaux. En 1948, le syndicat FDGB hérite d’un immeuble qu’il n’entretient pas : l’ancien grand magasin devient entrepôt, occupé par une école d’artistes et des bureaux. Deux expertises, en 1969 et 1977, concluent à la démolition, la ville voulant percer une rue à travers l’îlot. Les travaux commencent en 1980 et le dôme est dynamité deux ans plus tard. L’aile restante, celle qui donne sur l’Oranienburger Straße, doit tomber en avril 1990.
1990 : la Künstlerinitiative Tacheles
Le 13 février 1990, deux mois avant la date fatidique, un groupe d’artistes et d’activistes entre dans la ruine et refuse d’en sortir. Ils se baptisent Künstlerinitiative Tacheles, d’après l’expression yiddish « Tacheles reden », parler sans détour : un nom qui répond aux années de langue de bois est-allemande. Saisie par les occupants, la Table ronde de Berlin-Est suspend la démolition. Une contre-expertise conclut que le bâtiment tient debout : le Kunsthaus est placé sous protection monumentale, confirmée en février 1992.
En quelques mois, la ruine devient un laboratoire culturel. On y compte une trentaine d’ateliers, des galeries, la salle de cinéma High End 54, le café Zapata, le Goldener Saal, où la jeune danse contemporaine berlinoise se produit. Les murs se couvrent de peintures, la cour se remplit de sculptures soudées avec des débris et des carcasses de voitures. Sur un mur, l’inscription « How long is now » en lettres noires reste visible jusqu’en 2019. Le loyer demeure symbolique, un mark le mètre carré, jusqu’à l’expiration du bail fin 2008. L’association Tacheles dépose le bilan en 2009.
L’évacuation de 2012
En avril 2011, la partie restauration quitte les lieux contre un million d’euros. Le 4 septembre 2012 au matin, la police évacue définitivement le bâtiment, sans affrontement. Avec le recul, beaucoup y voient le point de bascule de la gentrification du quartier : le Tacheles était le dernier grand squat artistique du centre-ville.
Am Tacheles, le quartier qui a remplacé les ateliers
Le site passe ensuite à l’investisseur américain Perella Weinberg Partners. Le plan d’urbanisme impose une vocation culturelle au bâtiment historique, pas aux terrains alentour. Entre 2019 et 2023, l’agence suisse Herzog & de Meuron y construit onze immeubles, avec 275 logements, des bureaux et des commerces, autour de la place Aaron-Bernstein-Platz. La façade historique est conservée et l’intérieur rénové en profondeur. Le résultat divise : des penthouses à dix millions d’euros s’élèvent là où des artistes réclamaient des ateliers.
Fotografiska Berlin, le musée de photographie
Depuis septembre 2023, l’ancien Kunsthaus accueille Fotografiska Berlin. La marque suédoise, née à Stockholm en 2010, possède aussi des lieux à Tallinn, New York et Shanghai. Le principe ne varie pas : des expositions de photographie contemporaine qui tournent souvent, et de quoi boire et manger sur place.
Les informations vérifiées en septembre 2026 : le musée ouvre tous les jours de 10 h à 23 h, y compris la plupart des jours fériés. Le billet plein tarif coûte 15 euros, le tarif réduit 10 euros pour les moins de 25 ans, les étudiants, les 65 ans et plus, les personnes handicapées ou sans emploi. L’entrée est gratuite pour les enfants jusqu’à 12 ans accompagnés d’un adulte. Les visites guidées, en anglais ou en allemand, coûtent 4 euros en plus du billet. Le musée n’accepte pas les espèces : prévoyez une carte bancaire ou un paiement mobile. Horaires et tarifs évoluent, la billetterie en ligne fait foi.
Ce qu’il reste du squat
De l’époque Tacheles, la façade sur l’Oranienburger Straße est toujours là, inscrite à la liste des monuments de Berlin. À l’intérieur, la rénovation a gardé davantage de traces : les cages d’escalier du musée ont conservé les graffitis des années squat, désormais protégés comme éléments patrimoniaux. La cour, elle, a perdu son parc de sculptures, remplacé par les immeubles neufs.
Visiter : accès et alentours
L’entrée se trouve au 54 Oranienburger Straße, dans le quartier de Mitte. La gare S-Bahn Oranienburger Straße (S1, S2, S25, S26) est à trois minutes à pied ; la station de métro U6 Oranienburger Tor est un peu plus loin, desservie aussi par les tramways M1, M5 et 12. Comptez une heure et demie pour les expositions, davantage si vous restez dîner.
La visite s’intègre à une journée à Mitte. La Neue Synagoge occupe l’autre côté de la rue, avec son dôme doré et le Centrum Judaicum ; les Hackesche Höfe sont à dix minutes de marche. Notre guide du quartier de Mitte détaille l’itinéraire, et notre page sur le street art à Berlin replace le Tacheles dans la scène graffiti de la ville. Pour prolonger l’histoire juive du Scheunenviertel, direction le mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, près de la porte de Brandebourg.
Un squat devenu musée de photographie : le Tacheles résume la manière dont Berlin empile les époques au lieu de les effacer. La façade et les graffitis sont toujours là.
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